Mirage
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MIRAGE
2026
« Je ne veux pas montrer, mais donner l’envie de voir. » - Agnès Varda
Retenir ce qui n’existe pas, ou n’existe déjà plus, est un très vieux vertige. Aux premiers temps de la photographie, William Henry Fox Talbot s’émerveillait déjà qu’une ombre — « la chose la plus éphémère qui soit » — puisse être « figée à jamais »1. Fixer le fugitif, arrêter ce qui n’aurait dû durer qu’un instant : la photographie a toujours eu affaire avec l’impossible. Marguerite Bornhauser en hérite, mais déplace le geste. Elle ne fixe pas ce qui a été, elle rend désirable ce qui n’a peut-être jamais existé.
Visions célestes, plongées sous-marines, scènes baignées d'un soleil brûlant, l’artiste travaille la couleur comme une matière, comme une langue. Vibrantes jusqu’à l’excès, chauffées jusqu’à l’irréel, traversées d’ombres franches et de lumières qui débordent du cadre, ces images n’imitent pas, elles attisent. Plus la couleur s’intensifie, plus l’image s’écarte du monde qu’elle semble enregistrer, et plus elle nous y attire.
Cet écart, elle le creuse par le geste, en déjouant les procédés convenus du médium photographique. L’artiste révèle certaines de ses pellicules dans l'eau de mer, le paysage s'invitant ainsi dans la matière même de l'image, y laissant ses hasards, ses accidents. Elle tire d'autres photographies sur des plaques de verre, la lumière qui les a formées les traversant une seconde fois pour déposer des taches de couleur semblables à celles d'un vitrail. Elle détourne l'héliogravure, ancien procédé d'impression, pour la parer de teintes à rebours de ses étapes historiques. À chaque fois, le monde entre dans l'image — l'eau, la lumière, le temps — pour mieux s'y transformer, et cesser d'être tout à fait lui-même.
Marguerite nous donne à voir une terre rêvée, préservée, une île idéale. Ce paradis reste hors d’atteinte, et l’envie qu’il éveille semble amère. C’est là toute la tension de « Mirage ». À force de nous donner envie de voir un monde intact, l’oeuvre nous rappelle à celui que nous abîmons. Les figures qui l’habitent glissent entre rêve et réalité, libres et fragiles, portées par un désir d’évasion qui est aussi le nôtre. Le mirage brille d’autant plus fort que le monde, derrière lui, menace de basculer.
La contemplation passée, à nous, dès lors, de ne pas laisser ce paradis n’exister qu’en image…
Thomas Cartron
Directeur de la Maison des arts Agnès-Varda et de l’artothèque de Grand Quevilly
- William Henry Fox Talbot, Some Account of the Art of Photogenic Drawing, communication à la Royal Society de Londres, 1839.